Les traders sont les alliés involontaires de la classe politique.
Il n’aura échappé à personne que le scandale capitaliste de ces derniers jours concerne la provision effectuée par la BNP pour financer les bonus de ses traders. Malheureuse manœuvre qui, en cette période de crise et d’incertitude malgré des signes timides de reprise manifestés par les acteurs boursiers, a vite fait de déchaîner les foudres de la presse conformiste et de la classe politique. D’où un « énième recadrage » (d’après Libération) des banquiers à Bercy et, mardi, au palais de l’Élysée.
Si elle est sans doute populaire dans l’opinion, cette réaction épidermique qui s’indigne bruyamment dès que l’argent roi remontre son nez est devenue grotesque et témoigne du besoin de bouc émissaire pour cacher un désarroi profond face aux réalités. L’État ne peut pas tout, comme aurait dit un ancien Premier ministre, et surtout pas relancer un pays en claquant des doigts et en dépensant des milliards. La chasse aux riches indécents est donc lancée. L’optimisme des ménages, des entreprises et des créanciers ne se décrète pas ni ne s’achète. L’incapacité de la classe politique à comprendre, à expliquer et à résoudre la crise apparaissait d’ailleurs bien dans l’émission Mots Croisés d’Yves Calvi, le 6 octobre 2008, où les représentants du PS et de l’UMP, n’ont pas prononcé une parole sensée sur les origines de la crise si ce n’est pour scander frénétiquement le mot « spéculation » dans le cas d’Élisabeth Guigou ou encore pontifier sur la moralité des rémunérations comme le fit le secrétaire d’État Laurent Wauquiez. Les professionnels de la banque et un Alain Madelin enjoué dominaient au contraire le débat…
La BNP a annoncé un résultat net supérieur à 1,5 milliards d’euros pour chacun des deux premiers trimestres de l’année 2009 ce qui justifie un mode de rémunération lié aux performances. Le code de bonne conduite est en outre appliqué puisque le versement de ces bonus sera étalé dans le temps et pourra faire l’objet de compensations en cas de retournement de la conjoncture. Les règles éthiques sur la rémunération des hauts salariés voulues par le gouvernement (et qui sont aussi dans l’intérêt des actionnaires eux-mêmes) ont été respectées.
Mais l’activité profitable de la BNP serait déplacée selon les socialistes au motif que les aides faramineuses de l’État en direction du secteur financier n’auraient eu que peu d’effet sur le crédit aux entreprises. Il est vrai que les mois d’avril, mai et juin ont connu une contraction du crédit au secteur privé. Cela dit, à la fin juin 2009, l’évolution du volume de crédit était positive sur les douze mois précédents (c’est-à-dire depuis le 1er juillet 2008) à 1,2% contre 2,6% en avril.1
Cette manifeste retenue des banques a plusieurs types de causes. D’abord, le brouillard complet dans lequel sont plongées les entreprises, notamment les plus petites qui disposent de moins d’instruments de prévision, fait qu’elles investissent moins qu’en temps normal par peur de ne pouvoir atteindre un niveau d’activité suffisant pour rembourser l’emprunt. Et celles qui se lancent néanmoins dans un projet d’investissement, se heurtent à la méfiance des prêteurs qui, à leur tour, ne savent pas ce qu’il adviendra de l’argent qu’ils prêtent. The Economist montre dans son podcast Explaining the Money Markets comment la perte de visibilité des acteurs financiers juste après la faillite de Lehman Brothers a fait bondir les prêts à très court terme (entre 1 et 4 jours) et a presque réduit à néant les prêts de plus long terme, y compris pour les emprunteurs affichant les meilleures garanties. La situation aujourd’hui est un peu plus stable mais similaire : si l’on a quitté le choc psychologique de l’effondrement d’une grande banque, les perspectives économiques sont très floues et même avec les moyens de la période qui a précédé la crise, une banque réduirait significativement ses crédits. En outre, les transactions LBO (leveraged buyout), c’est-à-dire des rachats d’entreprises financés presque exclusivement par de la dette, sont devenues très rares. La contraction du crédit vient aussi d’une modification de la demande de capital, et pas uniquement d’une offre frileuse : les difficultés économiques ont forcé les entreprises à se réorganiser pour réduire leurs coûts et rester profitables, ou au moins viables, malgré une baisse générale de la consommation et donc de leurs débouchés. Elles ont notamment réduit leur besoin de fond de roulement (BFR, la trésorerie nécessaire pour couvrir dans le temps les écarts entre les dépenses et les recettes). Généralement financé par de la dette à court terme, un BFR réduit implique une demande moindre de crédit.
La rémunération des traders qui a été, à juste titre, mise en cause dans le comportement irrationnel des banques, n’a rien à voir avec la situation actuelle. Cette polémique, au lieu d’élever le débat, entretient une hostilité excessive à l’égard des acteurs financiers et témoigne en réalité de l’incapacité des faiseurs d’opinions à traiter de cette crise autrement qu’en désignant des coupables et en annonçant la décadence du monde capitaliste.
- Voir à ce sujet les données fournies par le site de la banque de France. [↩]

3 commentaires
C’est de la gesticulation politique qui cache mal l’impuissance des politiques face à la récession. Mais en plus c’est sympa de faire porter le chapeau aux traders, ils ne sont qu’un petit millier donc électoralement inoffensifs.
“Cette polémique, au lieu d’élever le débat, entretient une hostilité excessive à l’égard des acteurs financiers et témoigne en réalité de l’incapacité des faiseurs d’opinions à traiter de cette crise autrement qu’en désignant des coupables et en annonçant la décadence du monde capitaliste.”
Comment peut-on éviter à ce point d’évoquer des principes de base de communication politique… Les grandes banques françaises, de par leur histoire, leurs structures et leur faible dispersion, en étant liées au pouvoir politique, font la jonction entre sphères gouvernementales et consommateurs, et sont donc mécaniquement soumises aux aléas du débat de la sphère publique. Vous remarquerez qu’aucun responsable politique respectueux, au gouvernement ou dans l’opposition, n’a critiqué le montant de ces intéressements, mais l’arrogance avec laquelle ils ont été distribués dans une période de profond marasme économique et de crainte justifiée de la hausse inexorable du chômage sur le court et moyen-terme.
“C’est de la gesticulation politique qui cache mal l’impuissance des politiques face à la récession. Mais en plus c’est sympa de faire porter le chapeau aux traders, ils ne sont qu’un petit millier donc électoralement inoffensifs.”
Vous aurez naturellement remarqué que l’équipe gouvernementale a essayé, tant bien que mal, de calmer la polémique relative aux bonus. Dans une stratégie de long-terme qui tente de faire de Paris une place financière majeure, une éventuelle fuite des traders à l’étranger serait catastrophique. Évoquer une politique électorale sur le sujet démontre d’une ignorance flagrante et d’une nécessité imminente d’élargir votre champ de réflexion.
@Beyle
Il me semble justement avoir pris acte de la communication politique en la critiquant puisque mon avis est qu’elle sert à répondre à la “demande d’action” en désignant des bouc émissaires. Je suis assez curieux, au passage, de savoir comment on peut qualifier d’”arrogante” une procédure régulière.
En ce qui concerne la place de Paris, je suis d’accord avec vous sur les effets à terme d’une pression fiscale et réglementaire accrue sur les métiers de la finance. Force est constater qu’en l’état, les responsables politiques se sont affranchis des austères exigences d’une stratégie de long terme pour régler des problèmes de court terme.