La réforme impossible ?

Les tendances suicidaires de l’Université.

La dernière crise universitaire massive (parfois 15 semaines complètes d’interruptions) a remis sur la table la délicate question de la réforme de l’enseignement supérieur français. Malgré les scléroses apparentes d’un organe de l’Etat en pleine faillite financière et intellectuelle, celui-ci continue de s’opposer violemment à toute velléité réformatrice. Jusqu’au suicide ?


Collectiviser la médiocrité

Nul besoin de se référer à un quelconque classement international pour tirer ce constat désolant de la visite d’une faculté française moyenne : le supérieur n’a plus les moyens de ses ambitions. Dépassé par l’augmentation continue de ses effectifs sur les 50 dernières années (due largement à la grande braderie du baccalauréat dont les taux de réussite ont atteint des niveaux proprement irréalistes (c.à.d. sans comparaison avec la capacité réelle des diplômés à entrer à l’université) puis par la bureaucratisation et l’accaparement par une classe autoreproductrice (fondée sur le mandarinat et la cooptation) des enseignants-chercheurs, l’université française semble avoir atteint un tel degré de fossilisation de son fonctionnement qu’elle prétend pouvoir passer outre les injonctions du réformateur. Il s’agit donc dans un premier temps d’examiner comment cette institution, en refusant toute idée de concurrence, sélection voire même de différenciation s’est-elle-même sabordée.

Clairement, l’université a, en harmonisant à l’extrême les conditions salariales et professionnelles des enseignants, provoqué la vérification à une échelle sans précédent du principe de Peter (postulant que dans toute administration ou entreprise, chaque individu tend à s’élever à son niveau d’incompétence). L’absence d’évaluation réelle (comprenez, effectuée par un organe véritablement indépendant et non, comme cela est le cas jusqu’à présent, par un conseil syndical) pour des motifs purement idéologiques ayant mécaniquement entrainé la sous-motivation complète des individus a conduit ceux-ci à mettre en place des administrations opaques aux mécanismes incontrôlables par le régulateur étatique qui leur ont permis de prendre les commandes de la plupart des conseils d’administrations et de verrouiller à leur profit leur statut et leur salaire.

Attention, il ne s’agit pas ici de nous lancer dans le trop commun argumentaire sur la fainéantise proverbiale des fonctionnaires (saluons donc le travail formidable des chercheurs français qui malgré un financement plus que médiocre parviennent encore à occuper une place de choix sur la scène internationale) mais de souligner que le financement total par l’Etat d’une institution sans contrôle permanent (et l’évaluation trimestrielle proposée par la réforme parait même bien insuffisante) ne peut mécaniquement entrainer que la déresponsabilisation complète des fonctionnaires. Le cas de l’université a ceci de particulier que ce sont ces mêmes fonctionnaires qui ont fini par noyauter le système pour parvenir à une sorte d’indépendance sans autonomie. Il est intéressant ici de noter que ces individus souffrent de cette même schizophrénie que celle dénoncée dans un précédant article chez les guadeloupéens, notre corps de conservateurs se battant à mort pour chaque centime de subvention étatique mais sans admettre le principe de contrepartie qui implique nécessairement un droit de regard dans l’administration de l’institution.

Cette prise de contrôle « par le haut » des organes de l’université s’est doublée sur la durée de la chute de niveau massive des étudiants à l’entrée du supérieur (provoquée rappelons-le par la démagogie entretenue par les ministères successifs sur le niveau du baccalauréat). Le taux d’échec astronomique de la première année de licence, l’engorgement des filières « chômage» (sociologie, philosophie, psychologie, etc.) due au déficit d’orientation du secondaire et la dévalorisation globale des diplômes ont conduit à la création au sein du corps étudiant d’une population totalement détachée des impératifs de l’éducation et dont le seul but revient peu ou prou à justifier de la manière la plus socialement acceptable son refus de l’effort (ici donc, le refus pèle-mêle du « capitalisme », des « privatisations » et autre « Processus de Boulogne » (sic) dont les bloqueurs n’ont jamais entendu parler autre part que dans les tracts des Jeunesses communistes révolutionnaires..). Le tragique est que cette minorité agissante va provoquer avec le soutien très intéressé de l’intelligentsia universitaire le blocage complet des cours entraînant rapidement le reste des étudiants dans ces « vacances faciles ». Le cas de certaines facs qui, malgré l’annonce officielle de la levée du blocage n’avaient vu aucun élève pointer son nez en cours est de ce point de vue significatif : l’université souffre du désintéressement complet des étudiants pour son contenu. Elle n’attire plus pour son enseignement ou même pour son diplôme mais simplement parce qu’elle est considérée comme une étape essentielle du parcours social des individus. Encore une fois, il est significatif de noter que le baccalauréat tend à prendre une valeur bien plus symbolique que simplement propédeutique, ou que le phénomène des « blocages » tend à s’intégrer de manière consubstantielle au parcours éducatif de l’individu dès le secondaire. Il y a bien une véritable ritualisation de ce parcours au sein de l’institution scolaire puisque celle-ci n’est plus capable de délivrer un enseignement et des diplômes en rapport avec la réalité professionnelle. L’égalité entre diplôme universitaire et emploi propre au Welfare State du siècle dernier tend à disparaitre avec l’affirmation mondiale du libéralisme.

Cette alliance de la médiocrité « en haut » et « en bas » de l’université permet au conservatisme d’atteindre une masse critique. Il n’est plus possible pour le législateur de réguler cette « usine à gaz » qu’est devenue la faculté sauf à pouvoir soutenir devant l’opinion le poids médiatique de semaines pleines de blocage soutenues par la plupart des mainstream media français. En réalité, nos bloqueurs vont même atteindre un tel poids politique qu’ils vont s’élever contre tout ce qui produit un enseignement de qualité. Les universités catholiques, plébiscitées depuis le sabordage de l’année dernière, sont ainsi la cible récurrente de ce corps pourri qui y voit un concurrent qui pourrait in fine remettre en cause son existence. Même les Grandes Ecoles (pourtant phares de l’enseignement français à l’étranger, prisées par les étudiants internationaux) deviennent la cible de leur rancœur. Il s’agirait, nous dit-on, d’égaliser les conditions des étudiants du supérieur, de supprimer ce privilège inacceptable que constituerait pour les meilleurs le droit d’avoir un enseignement de meilleur qualité. Non content donc d’avoir sacralisé leur droit à la médiocrité, on voit notre corps de moralisants hypocrites faire la chasse à tout ce qui en France brille trop. « Égalisons les chances ! » aboient-ils, pensant d’abord à collectiviser leur échec.

Courage politique

On le voit donc, le sauvetage de l’Université française parait totalement inopérable du fait même de ceux qui la composent, trop soucieux de sauvegarder l’opacité de leur statut et la non-évaluation de leur travail au nom de la noblesse de leur tâche de recherche. Il s’agit donc, partant de ce diagnostic peu optimiste d’affirmer que la solution ne peut venir que d’une nouvelle autonomie des universités (et donc la re-responsabilisation de ses acteurs et de leur mise en concurrence) et de la redéfinition complète de ses objectifs.

D’emblée, il est clair que l’évaluation du corps enseignants par leurs élèves et/ou un corps d’inspecteur est l’étape obligée à la réhabilitation de l’institution universitaire. De même, le renforcement du rôle du président de l’université paraît indispensable à la remise en marche des fonctions essentielles de la faculté. Élu sur une base plus large et par une petite proportion de représentants du monde du travail, il doit disposer d’un droit de regard sur les activités des enseignants-chercheurs et d’un arsenal coercitif allant des mesures salariales à la désormais fameuse « modulation » des charges de cours jusqu’au renvoi simple du chercheur. Ce nouveau président aura donc à charge de moderniser son établissement et aura pour objectifs la performance (mesurée annuellement par la publication des résultats de l’insertion professionnelle des anciens élèves) et l’excellence (mesurée elle plusieurs fois par an par la comparaison des publications internationales et nationales des chercheurs et enseignants de l’université).

Il s’agit avec les économies réalisées sur ces coupures salariales d’offrir un revenu décent aux véritables enseignants-chercheurs, motivés plus par leur travail que par la fonction, capables de publier et d’innover.

Cette régulation par le haut doit se doubler par une redéfinition complète du rôle de l’université. Celle-ci devra désormais admettre l’insertion professionnelle comme son objectif principal. Cette décision devra nécessairement entrainer ou bien la fermeture complète des filières « socio-philo-psycho » et autres ou la mise en place d’un système sévère de sélection à la sortie du secondaire voire à la mise en place d’une année-test semblable au système actuel de la filière médecine. On peut aussi envisager pour les filières sociologie ou philosophie d’ouvrir de manière plus large le recrutement des prépas ou des Écoles quitte à baisser le niveau du recrutement.

Cette autonomie entrainera nécessairement une hausse des coûts pour les étudiants. Il s’agira donc pour l’État de mettre à profit les économies réalisées sur la fermeture des filières précitées pour élargir le système de bourses de manière à améliorer réellement l’égalité des chances. On peut également envisager un système de frais d’inscriptions à géométrie variable en fonction des revenus du foyer de l’étudiant, l’État résolvant la péréquation.

Une telle réforme nécessitera donc un double travail de la part du gouvernement. D’une part la désacralisation des Institutions, au premier rang desquelles le baccalauréat, dont le niveau doit absolument être relevé au prix de réorientations vers le professionnel pour les élèves en difficulté, et d’autre part la fin de la mystification universitaire ou l’explication aux Français que l’université ne peut plus se permettre d’accueillir des étudiants dont l’insertion professionnelle n’est pas le premier souci, et donc qu’elle n’a plus le moyen d’entretenir des filières désespérément peu porteuses. Ce recentrage de l’université doit permettre à court terme à celle-ci de se relancer vers l’excellence mondiale en mettant en valeur à la fois ses chercheurs motivés et compétents et des étudiants formés par un système scolaire secondaire encore mondialement reconnu.

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4 commentaires

  1. Filibert
    Le 3 septembre 2009 à 21:58 | Permalien

    excellent article. Merci !

  2. Thomas
    Le 16 septembre 2009 à 12:03 | Permalien

    Et si les Français n’avaient rien compris de l’Université? Et si Mme Pécresse ne comprenait pas la logique de la recherche universitaire en France, elle qui est issue d’écoles formant “l’élite” de la nation?

    Alors évidemment les blocages à répétitions, les facs inutiles comme la sociologie ou la philosophie, ne plaident pas en sa faveur. Mais de là à dire que l’ensemble du système est névrosé, est à mon sens déplacé et surtout montre l’ignorance de l’auteur de cet article qui est tombé dans le populisme.

    Premièrement sur le fait que les Universités ne forment pas de professionnels. La meilleure des réponses possibles pourrait être celle de M Kahn, ” les écoles privées forment des professionnels, l’Université forme des citoyens”. Autrement dit, ce que ne comprend pas le Français moyen (je parle de culture moyenne), c’est que l’objectif de la faculté n’est pas le salaire moyen perçu par ses étudiants en fin de parcours, mais plutôt la capacité de réflexion, d’analyse, et de “débrouillardise”. Nonobstant, les étudiants sortant des bonnes universités de droit, d’éco gé, ou encore de médecine n’ont rien à envier aux élèves sortant des écoles d’ingé ou de commerce.

    Deuxièmement sur la sélection à l’entrée. Dans l’ensemble, je suis d’accord avec vous. Cependant je pense qu’il faut nuancer certains points. Certes le baccalauréat est une farce, certes les étudiants ne sont pas orientés comme ils devraient l’être. Mais si on réfléchit un peu, on s’aperçoit que le droit ou la médecine ne sont pas enseignés au lycée. Comment sélectionné les élèves? Créer une année test comme vous le préconisé? Cela existe déjà en médecine, ou en droit et à eu pour seule conséquence d’exclure eu peu plus les étudiants du système. La question n’est donc pas si évidente.

    Enfin sur la recherche. Saviez vous que Polytechnique ou HEC n’a jamais eu de nobel? Pour l’élite de la nation, parfaitement classé dans les classements en tout genre il faut reconnaître que c’est un peu faiblard. Les universités par contre les collectionnent depuis la création du prix nobel.

    Le débat pourrait encore être étayé d’arguments mais je vais m’arrêter là. Je trouve cet article “dommage” par rapport à vos autres publications, qui sont normalement d’un autre niveau.

    Cordialement,
    Thomas

  3. Antoine
    Le 18 novembre 2009 à 15:13 | Permalien

    Voici un article qui témoigne de votre totale méconnaissance de l’université. Long, verbeux et pour tout dire, ennuyeux.

    Sortez de votre tour d’ivoire et allez y mettre les pieds, ne serait-ce que quelques heures, pour vous en faire une idée plus précise. Loin de moi l’idée de louer les universités françaises, à commencer par la mienne, Lille 3, qui est des plus médiocres, seulement vous vous méprenez sur certaines réalités de la fac. Qu’il faille réformer les universités, c’est une évidence.; mais le faire de la manière dont vous le proposez, ce serait, je pèse mes mots, suicidaire. C’est assez triste, et en même temps très révélateur des enseignements en économie que vous recevez en IEP, de ne regarder l’université qu’à travers le seul prisme de la rentabilité.

  4. Pierre
    Le 11 février 2010 à 18:38 | Permalien

    Magnifique.

    Trois paragraphes de clichés, pas forcément faux mais inutiles tellement ils sont rabachés encore et encore…

    Quand à la formation plus proche des besoins du marché? Depuis quand l’université a pour vocation de former les travailleurs? Les entreprises ont toujours eu ce rôle et elle voudrait s’en débarrasser pour minimiser ses coûts… Le but n’est pas de former une bande d’idiots apte à consommer.

    Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas réformer l’université, mais la formation professionnelle doit être en grande partie à la charge des entreprises

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